Alexandrie… Une ville écrite par les femmes et réécrite par les vagues

 Par Mohamed Motosh

Au cœur de la Méditerranée, là où la terre s’appuie sur les vagues et où la mémoire s’éveille au parfum du sel, Alexandrie se dresse comme une ville sans équivalent—une ville qui n’obéit ni aux lois du silence ni aux définitions géographiques rigides. Ce n’est pas un lieu où l’on arrive simplement ; c’est plutôt une condition qui nous transforme à chaque fois que nous nous en approchons, comme s’il s’agissait d’un organisme vivant qui s’écrit à travers ceux qui l’habitent, puis efface leurs traits pour recommencer.

Dans ce contexte cosmique singulier, le roman « Les femmes d’Alexandrie : récits du jour et de la nuit » du Dr Hussein Bassir, publié par Risha Publishing and Distribution au Caire, ne se présente pas comme un récit conventionnel, mais comme une tentative de pénétrer les couches profondes de la ville et d’écouter des voix rarement atteintes par le regard : celles des femmes vivant entre lumière et ombre, entre mer et rue, entre espoir et effondrement.

Ce roman ne traite pas Alexandrie comme un simple décor des événements ; il la place au cœur même de l’événement. La ville n’est pas ici un décor, mais une force participante dans la fabrication des destins, réorganisant les relations humaines selon une logique cachée semblable à celle de la mer : flux et reflux, apparition et disparition, rapprochement et éloignement sans avertissement.

Dès les premières pages, on comprend que l’on fait face à une structure narrative fondée sur la multiplicité plutôt que sur l’unité, et sur l’entrelacement plutôt que sur la linéarité. Quatre-vingts récits de femmes se déploient entre le jour et la nuit, mais ils forment en réalité une seule et même histoire prolongée : celle de l’être humain confronté à la ville, et de la ville reflétant l’être humain dans son miroir mouvant.

Dans les récits du jour, Alexandrie apparaît dans sa forme la plus tangible: ville de marchés, de rues animées et de visages marqués à la fois par la fatigue et l’espoir. Une femme à El-Mansheya affronte la vie quotidienne comme une bataille ouverte, armée uniquement de sa persévérance. Une autre, dans les espaces du savoir parmi les livres et les œuvres à l’Atelier d’Alexandrie, cherche un sens plus vaste à son existence—une fenêtre à travers laquelle elle peut se regarder elle-même, et pas seulement le monde.

Mais le jour, malgré sa clarté apparente, n’est qu’un masque mince recouvrant une couche plus profonde d’angoisse humaine—une angoisse qui n’apparaît que lorsque les choses commencent à se répéter, et lorsque l’habitude devient une forme de douleur silencieuse.

La nuit, en revanche, est la véritable révélation de la ville. La nuit, Alexandrie se défait de ses ornements quotidiens et commence à parler à voix basse, comme si elle confessait ce qui ne peut être dit le jour. Les femmes y deviennent plus lisibles dans leur fragilité et leur force à la fois. L’amour apparaît comme une blessure belle, la mémoire devient un fardeau lourd, et les questions sans réponse prennent plus de place que les réponses elles-mêmes.

À ce niveau du récit, l’auteur réussit à transformer la femme d’un personnage individuel en une « structure de sens », et d’une histoire personnelle en un miroir collectif reflétant la multiplicité de l’expérience humaine dans la ville. Les femmes du roman ne représentent pas une seule catégorie sociale, mais une vaste cartographie humaine allant de la Haute-Égypte au Delta, de la Nubie à l’Europe, à l’Amérique et au Golfe—comme si Alexandrie devenait un point de convergence du monde entier.

À travers cette multiplicité surgit une question silencieuse qui ne quitte jamais le texte : choisissons-nous les villes, ou les villes nous choisissent-elles et nous façonnent-elles selon leurs propres lois ?

L’écrivain s’appuie sur son expérience en archéologie pour donner au texte une profondeur supplémentaire, où les couches de l’histoire s’infiltrent sans devenir un discours direct. Les ombres de Cléopâtre et d’Hypatie n’apparaissent pas comme des noms, mais comme des traces symboliques prolongées—comme si la ville n’oubliait pas ses femmes, mais les reproduisait sans cesse sous de nouvelles formes dans le présent, à chaque fois qu’elle se réécrit.

Alexandrie apparaît ainsi comme une carte psychologique autant que géographique : de Smouha à Bahari, de Stanley à El-Syouf, les visages changent mais l’esprit demeure—celui d’une ville sans stabilité, vivant au bord de la transformation permanente, comme en état de renaissance continue.

Ce qui rend cette œuvre singulière n’est pas seulement la multiplicité des récits, mais sa capacité à transformer les détails du quotidien en grandes questions existentielles : sur l’identité, l’appartenance et le sens même d’être une femme dans une ville qui redéfinit sans cesse ceux qui y entrent.

En fin de compte, on ne sort pas de « Les femmes d’Alexandrie » comme on y est entré. Car Alexandrie, telle que le texte la présente, n’est pas un lieu à raconter, mais une expérience à vivre—une expérience qui pousse le lecteur à repenser la ville, la féminité et le récit lui-même.

C’est un roman qui ne se ferme pas, mais reste ouvert comme la mer…
Comme une ville qui ne dort jamais et qui ne cesse d’écrire son propre texte… au nom des femmes.

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