
Nous avons longé le Nil, comme si nous courions contre ses eaux, jusqu’à ce que l’indicateur numérique nous signale de tourner, plaçant ainsi la corniche sur notre droite. Lorsque l’application de navigation s’est arrêtée, le doute s’est installé : nous ne voyions aucun musée. Pourtant, au loin, une île se dessinait, semblant nous inviter à traverser l’eau pour accéder au rêve. Il n’y avait qu’une felouque en bois et des rameurs avec leurs pagaies. Les jeunes nous ont aidés à transporter les livres et à équilibrer ma famille qui m’accompagnait. Le coucher de soleil sur l’île d’Al-Qursaya, dans le Nil au Caire, avait un caractère poétique, comme si les minutes entre les deux rives du fleuve éternel et l’île artistique suffisaient à nous transporter d’une époque à une autre.
Nous avons laissé derrière nous les îles imaginaires des contes et des romans. Al-Qursaya n’est pas l’Atlantide légendaire évoquée par Platon dans Timée et Critias, ni l’île au trésor mystérieuse du roman de Robert Louis Stevenson avec ses richesses cachées. Ce n’est pas non plus l’île de Neverland, patrie de Peter Pan et de ses amis dans le récit de J.M. Barrie, ni l’île d’Ulysse dans l’Odyssée d’Homère, ni encore l’île de Lilliput dans Les Voyages de Gulliver de Jonathan Swift. Ce n’est sûrement pas l’île de la mélancolie du célèbre roman de Daniel Defoe, Robinson Crusoé. Nous avons laissé tout cela derrière nous pour passer les heures suivantes sur une île bien réelle, portant un trésor de connaissances et d’histoire, au cœur du Nil d’Égypte. Elle est couronnée par le Musée Darna, qui représente l’utopie de l’artiste Abdel Razek Okasha.
Paris au cœur du Caire
C’était ma première visite au Musée Darna, fondé par l’artiste franco-égyptien Abdel Razek Okasha. Je connais Okasha depuis des décennies et je suis son parcours artistique. Je l’ai documenté dans mon livre Sîrat Al-Lawn (La Biographie de la couleur), publié par l’Organisme égyptien du livre il y a un quart de siècle, et jusqu’à son exposition la plus récente, en face du Conseil supérieur de la culture et de l’Opéra du Caire. Le soleil du Caire s’était couché sur son Nil, laissant place à des lumières parisiennes qui illuminaient sa soirée. Ces lumières étaient apportées par la palette d’Okasha lors de sa nouvelle exposition dans la salle Isis du Centre culturel Mahmoud Mokhtar, intitulée Paris au cœur du Caire. L’exposition s’est tenue pendant dix jours, à partir du 26 janvier 2025, offrant une expérience visuelle unique explorant l’interaction entre les cultures égyptienne et française.
À travers des œuvres dynamiques mêlant couleurs vives et formes abstraites, Okasha suscite un dialogue entre l’identité, le patrimoine et la modernité, mettant en lumière l’humanité commune qui traverse l’expression artistique. L’exposition célébrait le style novateur d’Okasha, qui associe techniques traditionnelles et contemporaines pour aborder des thèmes humains et sociaux liés aux échanges culturels et à la créativité.
Les œuvres présentées dans Paris au cœur du Caire exprimaient une spontanéité vigoureuse et une audace éclatante. L’exposition semblait rétrospective, ne présentant pas seulement ses créations contemporaines, mais remontant aussi aux années précédentes, notamment avec de grandes toiles à l’huile. Celles-ci laissaient au spectateur un espace mental propice à l’interprétation et à la réinterprétation, comme si le pinceau d’un enfant révolté oscillait librement, encadré uniquement par une composition solide, remplissant le vide de la toile avec des formes imposantes en deux dimensions.
J’ai sélectionné trois œuvres qui, selon moi, illustrent le parcours d’Abdel Razek Okasha et montrent une riche interaction entre l’expressionnisme et l’abstraction, reflétant un lien profond avec les mouvements artistiques mondiaux.
La première toile (tons terreux chauds, formes abstraites) révèle des influences cubistes et expressionnistes, rappelant particulièrement les œuvres de Georges Rouault et d’Oskar Kokoschka. Les formes sont simplifiées jusqu’à l’abstraction, dans une approche similaire aux périodes tardives du cubisme de Picasso. Les éléments en arrière-plan, ressemblant à des paniers tressés ou à des plateaux traditionnels, évoquent les marchés africains et égyptiens.
La seconde toile (fond sombre en arc avec des figures mystérieuses) s’apparente fortement à l’expressionnisme allemand, notamment aux œuvres d’Emil Nolde et d’Egon Schiele. Le contraste entre le bleu et le vert sombres rappelle les techniques de clair-obscur de Rembrandt, tandis que le personnage central, mystérieux et blanc, semble inspiré des représentations mystiques dans les œuvres tardives de Francisco Goya.
À travers cette exposition, Okasha a réussi à créer un dialogue visuel entre l’Orient et l’Occident, explorant les thèmes de la mémoire, de l’identité et de l’universalité de l’art.
Et dans sa troisième toile (Couleurs audacieuses, trois femmes), on retrouve les empreintes du fauvisme, notamment les œuvres d’Henri Matisse et d’André Derain, avec ses couleurs intenses et ses larges coups de pinceau expressifs. J’ai contemplé cette œuvre avec l’artiste Ali Al-Marriqi, et nous avons également convenu que certains artistes avaient été inspirés par ce style expressif, comme l’artiste Jabir Alwan. Cependant, la toile d’Abdel Razek Okasha se distingue par les formes allongées des personnages, rappelant l’influence des masques tribaux africains, un style similaire à celui qu’Amadeo Modigliani a puisé dans les arts non occidentaux.
De plus, l’utilisation du rouge, du jaune et du bleu comme couleurs principales s’aligne avec les techniques des muralistes mexicains, tels que Diego Rivera. Les couleurs éclatantes et les lignes libres qui dépeignent les corps s’approchent de l’approche d’Henri Matisse dans des œuvres comme “La Danse” (1909) ou “Les Femmes au jardin”. Le caractère rituel du rassemblement des femmes évoque le style de Diego Rivera et ses fresques représentant des scènes sociales illustrant la vie des classes populaires. Quant à l’allongement vertical des corps et la simplification des traits des visages, ils rappellent l’influence des masques africains que l’on perçoit clairement dans les œuvres de Modigliani, où les traits deviennent des symboles abstraits plutôt que des détails précis.
On peut considérer Abdel Razek Okasha comme une extension moderne du cubisme expressionniste, fusionnant la vision moderniste occidentale avec la narration visuelle traditionnelle. Ses œuvres résonnent des échos de Picasso, Rouault, Schiele et Matisse, mais il les développe pour créer un univers visuel qui reflète la culture arabe dans son essence populaire et sociale, ancrant ainsi son art dans une identité moyen-orientale avec des prolongements mondiaux dans le style et les techniques.
Une riche biographie
Abdel Razek Okasha est né au Caire. C’est un artiste de renommée internationale connu pour ses contributions à l’art expressionniste moderne. J’ai lu ses premiers écrits narratifs qui présentaient les artistes et leurs expériences dans des éditions élégantes. Ancré dans le patrimoine artistique égyptien, Okasha a acquis une renommée internationale grâce à sa capacité à fusionner l’authenticité locale avec des esthétiques mondiales. Aujourd’hui, ses œuvres incarnent un pont entre diverses traditions artistiques et reflètent une philosophie personnelle selon laquelle l’art est un langage universel qui favorise le dialogue et la compréhension. Cette exposition récente est une nouvelle preuve de son dévouement à célébrer la connexion humaine à travers l’art.
Au cours de sa carrière exceptionnelle, il a exposé ses œuvres dans des lieux prestigieux, y compris des galeries à Paris, au Koweït, en Tunisie et au Japon. Il a remporté de nombreux prix, notamment le premier prix des Amis du Salon d’Automne à Paris (2008) et la médaille d’or au Festival de Mahres en Tunisie. Okasha a également participé à de nombreuses initiatives culturelles et artistiques à travers le monde, représentant l’Égypte dans des expositions au siège de l’UNESCO et lors d’autres forums internationaux.
Les échos des critiques
Des dizaines de critiques ont écrit sur l’expérience unique d’Okasha, mais je choisis de m’arrêter sur les mots de Noël Coret, président du Salon d’Automne, l’un des plus éminents critiques d’Europe. Il a écrit : « Cris et chuchotements d’un artiste égyptien et français, mondialement célèbre dans le monde arabe. Quant à la France, son second pays, elle commence enfin à le connaître et à le reconnaître comme l’un des rares artistes plasticiens en 2010 à poursuivre avec détermination et rigueur sa quête des mystères de la modernité. »
Coret poursuit en décrivant l’approche d’Okasha comme étant ancrée dans un équilibre entre la ligne et la couleur, à l’image d’Oskar Kokoschka, qu’Okasha admire. Il souligne également l’influence des masques africains, des traditions égyptiennes et des écoles artistiques occidentales dans les œuvres d’Okasha, qui parviennent à capturer des thèmes universels tout en restant profondément enracinées dans la culture orientale.
En fin de compte, Noël Coret conclut : « Le monde imaginaire d’Okasha aspire à créer des ponts entre une mémoire égyptienne ancienne et une société moderne marquée par une humanité souffrante et solitaire. Ses toiles témoignent d’une vision d’artiste et d’humaniste, un regard passionné par ses couleurs vives et ses formes hésitantes. Les momies serrées et étouffées qui occupent une place importante dans ses œuvres sont autant de preuves du lien profond d’Okasha avec son histoire et ses racines. La mémoire d’Okasha est un port d’où partent les navires vers un monde où l’art devient une poésie de paix et de dialogue, un monde où la solidarité humaine et le respect de l’autre sont des valeurs fondamentales. »

L’artiste et le critique… en tant que romancier
J’ai écouté son entretien avec l’animatrice Gabi Latif dans l’émission “Dialogue” sur Radio Monte Carlo, où l’artiste peintre et romancier a parlé de son roman “La Trilogie des Nuits de Paris” et de sa relation avec la capitale culturelle française. Il a expliqué qu’il avait cherché à tirer des leçons de ses prédécesseurs tout en traçant un parcours parallèle qui lui est propre. Selon lui, ce roman explore une partie de Paris qu’aucun romancier arabe n’avait encore abordée, racontant le voyage de son protagoniste à travers la géographie, l’histoire, la psychologie et la philosophie.
Abdel Razek Okasha a commencé son parcours artistique à Paris, où il a affiné son identité artistique en visitant des musées et en participant à des conférences et des rassemblements culturels. Il décrit sa relation avec Paris comme étant riche en accomplissements, distinctions et médailles, considérant cette ville comme une étape cruciale dans la formation de sa personnalité. Okasha a affirmé posséder des outils culturels et une énergie positive qu’il cherche à partager et à défendre, soulignant que le succès ne peut être atteint sans conscience culturelle, paix intérieure et réconciliation avec soi-même. Il a exprimé sa joie d’avoir été honoré à Port-Saïd à l’occasion du lancement de “La Trilogie des Nuits de Paris”, considérant cette ville comme un symbole de lutte et de résistance, ce qui l’a inspiré à croire en la continuité de la vie et à assumer la responsabilité de promouvoir Port-Saïd comme une capitale culturelle cosmopolite.
Dans l’introduction de l’édition française du roman “Diesel” de l’écrivain et artiste égyptien Abdel Razek Okasha, le critique Abdallah Al-Haymar écrit que nous accompagnons un personnage combinant la pudeur des paysans et la fierté des hommes dans son expérience parisienne. L’introduction dit : “Je me suis retrouvé face à une œuvre romanesque complète, mettant en lumière une crise existentielle d’un citoyen acculé par la marginalisation et le mirage de l’appartenance. Il a choisi l’exil volontaire et a façonné cette expérience dans le roman de manière esthétique et historique.”
Le roman reflète la perspective personnelle d’Okasha pour raconter les histoires des âmes marginalisées et broyées dans l’exil, approfondissant leurs visions et conflits. Dès le début, nous nous demandons : son passage sur le pont du sens était-il une description de soi et de son goût social dans son contexte historique en tant que migrant ? Ou était-ce une aventure humaine vers le non-retour et la non-identité ?
La vision du critique Abdallah Al-Haymar se résume à travers trois espaces distincts dans le roman : l’espace avant l’exil (l’Égypte, avec les racines culturelles et historiques du protagoniste), l’espace de l’exil (la France, en tant que destination d’un exil permanent), et un troisième espace où Okasha tente de concilier le passé qui le poursuit et la réalité de l’avenir qui l’attend. Ces trois dimensions restent liées et en dialogue constant tout au long du roman.
Ce qui m’a particulièrement impressionné dans le roman, c’est la conception du temps et son interprétation à l’intérieur du corps de l’exil. À travers le titre “Diesel” — également le nom d’une montre française célèbre —, l’auteur semble faire allusion à un dysfonctionnement du temps arabe. C’est l’une des questions majeures posées par le roman de manière interprétative : la conception du temps arabe sous l’angle artistique, intellectuel et politique.
Le temps que dépeint le roman est figé, ne bougeant en surface que de manière trompeuse, nous laissant croire à une dynamique illusoire. C’est un temps qui refuse “l’autre” et prospère en se repliant sur lui-même, percevant son identité et son appartenance constamment menacées d’exil ou d’éradication.
Soirée d’hommage
Revenons au musée, où Okasha a inauguré son ambitieux projet “Musée Darna”, le premier musée privé dédié au patrimoine égyptien, africain et mondial. Situé sur l’île d’Al-Qursaya, au bord du Nil au Caire, ce musée unique abrite des œuvres et des pièces patrimoniales inégalées, reflétant des siècles d’art.
À travers son projet muséal sur l’île d’Al-Qursaya, Okasha cherche à bâtir un pont culturel entre la France et le monde arabe, à promouvoir la réconciliation au sein de la région arabe et à offrir des ateliers et conférences pour les jeunes, en collaboration avec des institutions internationales.
L’exposition a été l’occasion de retrouver des amis comme le romancier Ashraf Abdel Shafi, l’écrivain Abdel Jalil Al-Sharnoubi, et notre ami le photographe talentueux Hossam Rabie. J’ai offert au musée cent exemplaires de mes œuvres, pour constituer le noyau d’une bibliothèque portant mon nom, y compris mon roman “Shamous”.
Lors de la soirée, dirigée par le Dr Hussein Abdel Bassir, écrivain et directeur du Musée des Antiquités à la Bibliothèque d’Alexandrie, des écrivaines tunisiennes comme Nesrine El-Moudeb et Dr. Hanan Jenan ont partagé leurs expériences littéraires. Les invités ont lu des extraits poétiques et romanesques de leurs œuvres.
Enfin, j’ai présenté mon encyclopédie publiée par la Bibliothèque d’Alexandrie, “La Route de la Soie”, comme le premier ouvrage arabe indépendant dédié à ce sujet. La soirée s’est achevée par une traversée en felouque, quittant l’île d’Al-Qursaya avec l’impression d’un rêve dessiné par la réalité avec un pinceau généreux et un cœur vibrant d’amour.
